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Mai
1999.
Je
ne savais pas pourquoi Dumois m’avait convoqué. Il était en retard, bien sûr.
Il était toujours en retard. Comme tous ses collègues, il avait une haute
opinion de lui-même et le faisait sentir en arrivant systématiquement en
retard pour chaque rendez-vous. L’huissière, une quadragénaire massive,
approcha dans son uniforme anthracite. —
Monsieur le ministre arrive dans quelques minutes,
asseyez-vous dans son bureau. Je vous apporte un café si vous voulez ? —
Oui, bonne idée, répondis-je tout en me disant que les
quelques minutes risquaient d’être quelques dizaines de minutes. Les
fauteuils de ses invités étaient d’un confort rare. Très profonds. Le sien
était levé à son maximum. Dumois petit et complexé, mettait ses visiteurs en
position inférieure. Personnellement, ça ne me gênait pas vraiment. Sur son
bureau en verre fumé, à l’exception d’un journal, ne traînait aucun
dossier ni aucune paperasse qu’un ministre sérieux était censé avoir.
Curieusement il tournait le dos à la baie vitrée qui donnait sur la Seine. Un
tableau assez nul, face à lui, représentait deux naïades à peine vêtues. Au
bout de quelques minutes, l’huissière revint avec une tasse de porcelaine
qu’elle tenait délicatement entre ses doigts musclés. Je la remerciai et goûtai
son pur arabica. Très bon. Le
journal était le Libération du matin. Dumois était de gauche, ce qui était normal
dans un gouvernement de gauche. La une de Libé titrait sur toute la
largeur : « Les indépendantistes bretons dépassent les 25 % ».
Suivait un article reprenant un sondage du quotidien Je ne lus que les
titres et les graphiques. Plus de 25 % ! Impossible. Les partis
nationalistes ne dépassaient jamais les 5 %, même quand ils s’unissaient. Ce
qui était très rare. J’étais
né à Paris et, dans ma jeunesse, j’avais milité quelques mois — le temps
d’un été — pour l’enseignement du breton à l’école. C’était plutôt
sympathique. En réalité j’y étais surtout pour me trouver de belles
Bretonnes passionnées. J’avais été sensible à la joie de vivre du milieu
culturel. Par contre, les mouvements politiques rabâchaient sans cesse les mêmes
références au Moyen-Âge et soutenaient ouvertement les actions illégales de
l’Armée Bretonne de Libération. Et comme tout ce qui est très minoritaire,
ils se chamaillaient entre eux. Le score de 25% avait dû les surprendre quelque
peu. —
Excusez-moi pour mon retard, dit le ministre en me tendant la
main. Vous savez ce que c’est, soupira-t-il. —
Bien sûr, mentis-je. Je ne savais pas de quoi il parlait et
je m’en foutais un peu. Il
s’installa face à moi. Petit, effectivement, mais aussi grassouillet aux
doigts boudinés. Il me montra la une de Libé de son index à l’ongle
rongé. —
Vous avez vu ? C’est
effrayant et contraire aux résultats électoraux. —
Effrayant, peut-être pas, surprenant, oui. Je me demande
comment ce sondage a été réalisé. —
D’après le patron de l’institut, il a été réalisé
uniquement pour le journal La Bretagne.
Donc les sondés n’étaient pas noyés de questions auxquelles on finit par répondre
n’importe quoi. J’avais
été sondé par téléphone quelques mois plus tôt. Au début on
m’interrogeait sur l’efficacité des hommes politiques mais, au bout de
quelques minutes, je devais dire quelle radio j’avais écouté la veille. A
quelle heure ? Dans quelles conditions ? Si le faisais tous les
jours ? Si regardais la télé ? Quelles chaînes ? Régulièrement
ou pas ? Les infos ? La pub ? La marque de mon lave-linge ?….
Dix minutes plus tard on en était aux plats surgelés et je répondais
n’importe quoi avec une violente envie de raccrocher. Ce que je n’avais pas
fait, étant un homme poli, finalement. —
D’après lui, continua Dumois, il n’y a eu que cinq
questions posées dont celle qui place les indépendantistes plus hauts que les
communistes à la libération en 1944. —
C’est sans doute une erreur, répondis-je. Personne ne
soutient les terroristes de l’Armée Bretonne de Libération. Et encore,
terroristes n’est pas le mot qui convient. Ça relève plutôt du folklore. —
Sans doute, mais un peu bruyant quand même, admit-il. Quand
le président a appris la nouvelle, il s’est empressé de me convoquer ainsi
que le Premier ministre. Je me suis fait engueuler comme si j’étais un gosse. Je
souris. Je l’imaginai devant le président qui avait la colère facile. —
Le Premier ministre y a eu droit lui aussi, continua-t-il. Je
ne répondis pas, le laissant à ses indignations. —
Donc, il faut faire quelque chose. —
A quel sujet ? —
Au sujet du score des séparatistes.
—
Ce n’est pas une approbation des mouvements nationalistes,
lui dis-je. C’est sans doute que 25% des Bretons estiment être capables de
mieux faire fonctionner la Bretagne sans la France. —
C’est ridicule ! Comment ce pays de ploucs arriérés
et culs bénis, où la moitié des gens ne veulent pas s’exprimer en français,
se débrouillerait-il sans nous ? Vous avez vu comment la Bretagne
est enclavée? C’est grotesque ! La République ne peut pas se permettre
des choses pareilles. Il
était vexé ? Je ne dis rien et j’attendis qu’il se calmât. Cela ne
tarda pas. —
Bon, revenons à nos moutons, plagia-t-il. J’ai une mission
particulière pour vous. Je sais que vous prenez cher, mais je ne peux pas
envoyer un fonctionnaire de police. C’est particulièrement délicat. Il me
faut un fusible professionnel. —
De quoi s’agit-il ? —
Vous allez infiltrer le milieu dur des séparatistes. Je veux
tout savoir sur chacun d’eux. —
Mais les RG, la DST et la PJ ont déjà des informateurs en
place ! m’exclamai-je. —
Non ! hurla-t-il, se vengeant sans doute du président, ils
ne rapportent rien, il nous faut du neuf J’attendis
silencieusement. A bout de souffle il s’assit, respira profondément quelques
secondes et reprit : —
Quand je dis du neuf, c’est que votre mission doit aboutir
à un projet destiné à réduire le résultat de ce sondage catastrophique. !
—
Commandez-en autre mélangé aux surgelés et aux programmes
musicaux de France Culture. Il
me regarda dans les yeux. Il essaya de me faire flancher, ce que je fis immédiatement
lui laissant le plaisir de la victoire. —
Ecoutez-moi, me dit-il, je veux des idées. Voilà,
apportez-nous des pistes à suivre. Faites vous une idée de ce qui pourrait
faire infléchir cette tendance. Les indics des RG, de la PJ et de la DST,
n’ont aucune valeur. Ce ne sont pas des flics, ce sont des séparatistes
retournés pour de l’argent ou un autre chantage. J’ai besoin de quelqu’un
comme vous. Vous seul pouvez analyser et définir une politique ou une action.
Je ne peux pas demander à un flic de liquider LA personne, s’il y en a une,
qui cristallise le mécontentement. —
D’accord, finis-je par dire. Ça va coûter cher et ça va
être long. —
Il y va de l’unité de la République.
—
N’exagérons pas, objectai-je. —
Je n’exagère pas. Je vais vous confier un secret. J’ai
bien étudié la question avant d’être nommé à l’Intérieur. J’ai
présidé la Commission sécurité interne, mise en place par le Premier
ministre afin de mettre au clair les revendications provinciales. Eh bien, les séparatistes
bretons ont raison. En droit international, la France serait condamnée, non
seulement à quitter la Bretagne mais aussi à payer une forte indemnité, si
jamais les Bretons pouvaient reconstruire un état. Que
me racontait-il là ? Il allait nous sortir le mariage d’Anne de Bretagne
et du roi de France. Il reprit : —
Les engagements d’état à état ne connaissent pas la
notion de prescription, reprit-il. Ils doivent être honorés. —
Mais il n’y a pas d’État breton ! —
Il n’y en a plus, mais on sait que certains Bretons
travaillent à en reconstituer un. Sa disparition
est survenue à la suite d’une initiative de Louis XVI qui a dissout les États
de Bretagne le 3 janvier 1789. C’était tout à fait illégal. Il n’avait en
aucune façon le droit de le faire. D’ailleurs, la plupart des députés
bretons de la noblesse et de l’église ont continué à siéger comme si de
rien n’était. C’est la raison qui me fait vous confier une mission. —
C’est ridicule, dis-je calmement. On ne reconstruit pas un
État comme ça. Sans rien. —
Mais ça peut changer. Rappelez-vous de l’effondrement du
communisme et de l’Allemagne de l’est. L’avenir nous cache sans doute bien
des choses. Il
pourrait toujours se recycler en voyant extralucide quand la droite reviendrait
au pouvoir. —
Imaginez que
quelques personnes décident de reconstituer les États de Bretagne et les
fassent reconnaître à L’ONU, reprit-il… Ils pourraient nous traîner en
procès. Rappelez-vous le mur de la honte à Berlin. Je
restai une seconde sans réaction. Effectivement, personne ne s’y attendait.
Comme tout le monde j’avais assisté à sa démolition en direct à la télévision.
Alors, avec 25% de Bretons favorables à l’indépendance, c’était tout à
fait possible. —
Mais je suis breton, lui dis-je. —
Ah ? fit-il surpris. Je ne connais même pas votre nom.
Pour moi, vous êtes un mercenaire de haut vol. Vous vendriez votre âme pour réussir
votre mission. Alors vos origines bretonnes ne doivent pas vous empêcher de
dormir. Là,
il exagérait quand même un peu. Certes, je n’écoutais jamais de musique
bretonne ni n’éprouvais la nostalgie du pays. Mais c’était quand même le
pays de ma jeunesse et de mes premières amours. Dumois
me fixait encore, me laissant réfléchir. —
Alors ? Chasser les nationalistes ne ferait pas de mal à
votre pays d’enfance, au contraire. Il
avait lu dans mes pensées, ce petit prétentieux. —
Ça va coûter cher, dis-je calmement. —
Nous avons l’habitude C’est parce que vous faites du bon
travail que nous faisons appel à votre service. —
Je suis un franc-tireur. J’accepte de faire vos sales
besognes uniquement pour l’argent. Beaucoup d’argent. Il
se leva, fit le tour de son bureau et me fit signe de le suivre. Ce que je fis,
vaguement intrigué. Il
sortit par la porte du fond. Elle donnait sur une petite salle de réunion, en
contrebas, où attendaient plusieurs personnes qui bavardaient entre elles à
voix basse. A notre arrivée, ils se turent. —
Mesdames, Messieurs, voici un homme qui n’a pas froid aux
yeux, leur annonça-t-il. Appelons-le monsieur Marguerite si vous le voulez
bien. Marguerite !
Pourquoi pas Jonquille ? Je n’appréciai pas vraiment. J’étais mis
devant le fait accompli, et ça ne me plaisait pas du tout. Je décidai immédiatement
de doubler mon tarif. Nous nous assîmes au bout de la table. Il n’y avait que
du beau monde : un général de gendarmerie, cheveux gris et regard froid,
une femme entre deux âges que je soupçonnai immédiatement d’être la
directrice centrale des RG, un flic vedette des talk shows à la télé, il
devait représenter —
Monsieur Marguerite va travailler avec nous. Nous avons fait
appel à lui plusieurs fois. Nous n’avons jamais été déçus. Cette opération
s’appellera : l’Opération Marguerite. Les
participants firent un petit hochement de tête pour me saluer. Je vis immédiatement
qu’ils ne m’aimaient pas. Ce qui ne m’empêcherait probablement pas de
vivre. Dumois
passa l’heure qui suivit à leur expliquer de quoi il s’agissait et qu’ils
devraient m’obéir pendant toute la période d’infiltration. Je ne disais
rien. Dumois les caressait dans le sens du poil. Les participants me jetaient
des coups d’œil rapides. Ils n’appréciaient pas qu’un inconnu leur soit
supérieur. Au bout d’un moment, j’eus du mal à supporter le regard méprisant
du patron de la DST. Ça risquait de durer encore longtemps. —
Résumons, dis-je d’une voix forte et autoritaire après
avoir donné une grande claque du plat de la main sur la table de la salle de réunion !
Chaque service me prépare un dossier avec les membres des partis politiques,
les lieux de réunions, les immatriculations de voiture, bref le grand jeu. Et
bien sûr, tout le monde sur écoute. Un
grand silence suivit mon intervention. Dumois le rompit. —
Comprenez bien, dit-il aux autres, il y va de l’intégrité
du territoire. La France est une et indivisible. Monsieur Marguerite est un pro
qui n’existe pas. En cas de bavure, personne ne le connaît. S’il doit aller
en prison, il ira. Mais il nous est indispensable. Toujours
un silence glacial. —
Monsieur le ministre me donne les pleins pouvoirs. Si vous ne
mettez aucune bonne volonté, ou si vous ébruitez cette mission classée Secret
Défense, vous en subirez les conséquences dans votre carrière, entre
autres, dis-je jetant un coup d’œil sur Dumois pour y déceler une
approbation. —
Tout à fait, vous risquez même d’être « démissionnés »
de vos postes. C’est du Secret Défense,
pur et simple. Ils
firent une grimace, mais sans plus. Ils obéiraient, c’était obligatoire,
mais avec une forte réticence. Ils se levèrent et quittèrent la pièce en
silence. Je m’apprêtai à en faire autant, quand Dumois me fit signe de me
rasseoir. Une
fois seul, il me dit : —
J’ai mis en place une opération qui peut vous être utile. —
Qu’est-ce que c’est ? —
Une opération d’intox, qui s’appelle Nautilus, dit-il
avec un grand sourire. J’ai un ami communiste qui m’a longuement parlé de
la collaboration militaire entre les nationalistes bretons et les Allemands
pendant l’occupation. En réalité ça ne concernait pas beaucoup de monde,
une soixantaine, mais suffisamment pour une intox. Ah,
bon. J’en avais entendu parler. Une micro armée composée de jeunes, encadrés
par des bretons nazis. Leur chef un peu fêlé, avait tenté de joindre sa
petite milice à l’armée allemande. Les Allemands n’en voulaient pas. Ils
préféraient un état français, dont la politique officielle était la
collaboration, à une bande de jeunes desperados battus d’avance. Ce qui se
comprenait aisément. —
Je connais un peu, dis-je. —
Les autres nationalistes bretons ne sont jamais allés jusque
là. Les Allemands n’avaient rien contre la langue bretonne. Ils laissaient
les militants culturels reconstruire leur culture. Parmi ceux-ci, les plus
actifs, il y avait un linguiste appelé Roparz Hemon, de son vrai nom Louis
Némo.
D’où l’Opération Nautilus. —
Merci, mais j’ai fait le rapprochement, lui dis-je un peu
brusquement. —
Bien sûr, je disais que Némo a effectué un travail colossal
pour unifier et codifier le breton, ce que la France ne pouvait accepter. Je
réfléchissais vite, essayant de le comprendre. Il voulait faire de ce
linguiste un traître acheté par les Allemands. —
Ils ont servi dans l’armée allemande, dis-je en essayant
d’éclaircir mes souvenirs. —
Oui, une fois les alliés débarqués en Normandie. Ils ont
porté l’uniforme allemand. Ça
ne me surprenait pas. Dans les groupuscules fanatisés, il y avait toujours des
suicidaires. —
En dehors d’une poignée de vrais salauds, reprit-il,
s’infiltrant dans les maquis et torturant les résistants brittophones[1]
en breton, c’était encore des gosses de 17-18 ans. Ils servaient à monter la
garde devant les bâtiments de l’armée d’occupation. Pourquoi
me racontait-il cette version. Etait-ce la vérité ? —
Sale époque, dis-je. Mais je ne vois pas le rapport avec Némo. —
Et bien ce linguiste a été évacué dans un des camions de
cette armée groupusculaire. C’est un de ses amis communistes qui l’a prévenu.
Il ne voulait pas s’enfuir, estimant qu’il n’avait rien fait de mal. Ce
qui était vrai. Un
intellectuel niais en pleine guerre. Cette période avait tout connu. De
l’horreur absolue des camps d’extermination au naïf attendant les Américains
alors que les résistants de la dernière heure avaient commencé la tonte des
femmes et les exécutions sommaires. —
Il avait le tort d’avoir fragilisé la langue française en
fortifiant la langue bretonne ? —
Et oui, acquiesça Dumois, le crime des crimes. Il a été
condamné à dix ans d’indignité nationale. Exilé en Irlande, il a été
acquitté quelques années plus tard. Quelle
époque ! —
Et comment se monte l’opération Nautilus ?
demandai-je. —
Un coup de chance. Quelqu’un a retrouvé dans les archives
de la propagande allemande des relevés de salaire pour le fameux Roparz Hemon. —
Un salaire ? m’étonnai-je. —
Si on veut, il animait une émission culturelle en langue
bretonne, et comme tous ceux qui travaillaient à la radio, il était rémunéré. Logique.
Mais j’avais une autre question. —
Quel métier exerçait-il en dehors de la radio ? —
Il était instituteur, dit Dumois avec un grand sourire. —
Ah je vois. Et son ministère ne voulait pas le payer parce
qu’il travaillait contre la langue française, conclus-je. —
Exactement. C’était la bête noire de la République.
C’était lui le plus dangereux pour l’unité de la République. Maintenant,
il suffit de distiller des infos, vraies ou fausses, chez les anti-nationalistes
bretons. —
Beau travail, le félicitai-je. —
Merci. Nous fournissons les différentes « fuites » en
fonction des individus. Et le travail se fait en douce par les trotskistes et
les anciens communistes de l’époque. On les tient par l’intermédiaire de
la Libre Opinion[2]. Malin
Dumois ! Il était moins con qu’il n’en avait l’air et était très
bien renseigné, semblait-il. Mais je comprenais bien les Bretons qui devaient
en avoir marre des magouilles. Je
le quittai après une longue poignée de main pendant laquelle il me regarda
dans les yeux pour faire passer un message. Je ne le compris pas et ne cherchai
pas à comprendre. Go West.Tout
en conduisant, je me faisais cette réflexion : il était à l’aise avec
ses magouilles, Dumois. L’affaire des paillotes corses était en « plein
boom. » Le préfet avait été emprisonné. Les hauts gradés de la
gendarmerie dont un lieutenant-colonel étaient impliqués. Depuis
que la gauche était au pouvoir, les magouilles en tous genres fleurissaient.
Ils voulaient jouer avec ce que la droite utilisait quand elle dirigeait le
pays. Mais ils n’étaient pas doués et se faisaient prendre en flag ! Il
y avait eu l’affaire des Irlandais de Versailles. La super police du Président
avait caché un « véritable arsenal » selon la formule consacrée,
chez de simples militants politiques. Ils avaient aussi coulé un bateau affrété
par les écologistes de GreenEarth en tuant un photographe. Un des
principaux opposants de
J’allais
avoir quarante cinq ans et je me portais plutôt bien. Officiellement, je
n’existais pas. Je rendais de temps en temps des services à certains états
qui ne voulaient pas se mouiller. Je travaillais aussi pour le privé. Certaines
grosses entreprises avaient besoin de se débarrasser d’un associé, d’un
syndicaliste gênant ou de s’informer sur les projets de leurs concurrents.
Mon boulot n’était pas très reluisant. J’avais un peu de sang sur les
mains. J’évitais toujours de tuer, mais dans certaines situations, il fallait
bien s’y résoudre. Surtout quand j’étais payé pour ça. J’étais aussi
très bon pour m’infiltrer dans les « clubs » très fermés.
Personne ne connaissait mon nom. Bien sûr, j’avais été filé, écouté,
observé, mais ça n’avait rien donné de sérieux. J’avais construit un réseau
peuplé d’immeubles à double entrée, de faux papiers, d’hébergement
dans certains monastères, sans parler des voitures à plaques minéralogiques
rotatives. James Bond, sans les James Bond Girls ! Bien
que Breton de naissance, je n’avais aucune nostalgie et je préférais vivre
aux Bahamas qu’à Brest. D’autant plus que j’étais loin d’être pauvre.
Quand un état fait appel à un « monsieur Marguerite », c’est
qu’il ne veut pas risquer ses agents. Je facturais donc très cher, au public
comme au privé. J’avais
déjà infiltré quelques organisations, en France et ailleurs. Ce n’était
pas difficile, mais long. Dans les groupuscules minoritaires, tout le monde se
connaît. Il suffisait de se faire accepter par quelqu’un. Et surtout d’être
un bon copain. Au bout d’un moment, on devient forcément quelqu’un de
connu. Simple mais long. La
mission elle-même m’inquiétait. C’était si simple que c’en était
louche. Il suffirait de monter un attentat foireux, avec victime et les séparatistes
disparaîtraient de la scène politique. Mais, évidemment, ça ne changerait
rien aux 25 % d’opinions favorables à l’indépendance. |