Honneur de la France

 

 

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Quelque part en Libye.

 

    Le Gall regardait d’un œil désabusé le désert qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Son dromadaire, au repos, soufflait en secouant la tête et lui jetait un regard méprisant. Il portait une selle targuie, en bois de palmier. Elle était très inconfortable, mais Le Gall avait fini par s’y faire, il y a longtemps, grâce à une astuce due à la manière de plier son tapis de selle.  
    La grande tente de bédouin, dans laquelle il était assis, offrait un abri contre le soleil de plomb. Ses pans légèrement relevés laissaient passer l’air, rendant ainsi la chaleur nettement plus supportable.  
    Il était fatigué du soleil, il avait une folle envie de s’allonger sur une prairie à l’ombre d’un pommier en fleur. Il sillonnait depuis trente ans les pays désertiques où tout était jaune, le sable, la terre, la rare végétation. Maintenant il voulait retrouver son pays, la Bretagne.  
    Ses « conditions de travail » avaient changé. Plus personne ne soutenait la révolution marxiste permanente. Les intégristes musulmans avaient pris le relais. Il se sentait inutile. Depuis quelques années, les camps d’entraînement s’étaient fermés. Comme il ne pouvait pas passer sa vie à observer le désert, il avait accepté quelques « contrats » en Afrique noire et avait participé, comme « consultant » à la DGSE, à l’entraînement des milices hutues au Rwanda. Mais quand le grand génocide avait commencé, il avait tout arrêté et était retourné en Libye.  
    La folie africaine l’avait terrifié, lui qui semait la terreur habituellement.  

— Alors Le Gall, tu attends la pluie, lui dit un gros Allemand à l’accent bien prononcé.  
    C’était Hans. Il avait connu la grande époque de la « bande à Baader ». Il s’était engagé en Syrie quand sa tête avait été mise à prix.  

   
Non, répondit Le Gall, j’aimerai rentrer chez moi.  
   
Moi aussi, répondit Hans, mais je ne peux pas. C’est la bière qui me manque. Celle que je fabrique n’est pas bonne du tout.  
   
Tu ne mets pas assez de sucre. Je te l’ai déjà dit.  
   
Oui, je sais, mais je ne ferai jamais une bonne bière allemande à base d’une boite de Bio Malt.  
   
Le Gall sourit. Une bonne partie des révolutionnaires professionnels s’était reconvertie dans la fabrication de bière. En Libye, l’alcool était interdit et sévèrement réprimé. On obtenait, contre quelques dollars, du whisky écossais par l’intermédiaire des militaires contrôlant les aéroports, mais pas de bière.  
    Les disciples du « Che » s’occupaient en brassant du sucre, de la levure, du Bio Malt acheté en pharmacie et du jus de citron vert. Le résultat n’était pas fameux. Le goût rappelait quand même la bière. Elle était nettement plus forte que celle qu’on trouvait en Europe.  
    Mais Le Gall ne s’y intéressait pas. Il préférait le thé.  

    Hi guys, still afraid of the sun ?[1]  

    Same as you, man[2].

    Mac, un Américain vétéran du Viêt-Nam, vint s’asseoir à côté de ses collègues. Il s’était converti à l’islam après un voyage en Palestine. Il avait commencé par rejoindre le Fatah et petit à petit il s’était laissé gagner par la religion. Il avait combattu les Russes en Afghanistan. Contrairement à quelques uns de ses compatriotes, il n’avait pas voulu devenir un Taliban. Il séjournait en Syrie quand les Américains étaient entrés en guerre.  
    Il sortit de la poche de sa gandoura un morceau de haschich noir, de l’Afghan, plus exactement du Mazaar El Sharif, l’un des plus puissants du monde, après le Manali du nord de l’Inde. Mac prépara sa mixture de tabac et de haschich.  
    le Gall ne fumait pas. Il voulait garder le contrôle. Dans son métier il valait mieux avoir les idées claires.  
    Hans rinça et remplit la pipe à eau. C’était un bocal d’un litre contenant un demi-litre d’eau. Deux bambous perçaient un couvercle en caoutchouc de six centimètres d’épaisseur. Celui qui portait le foyer de la pipe plongeait dans l’eau. L’autre servait à aspirer l’air et la fumée refroidie.  
    Le Gall se leva, arrangea son chèche et sortit de la tente. Il portait une ceinture en bandoulière tenant le holster de son Colt Python à canon de quatre pouces. Une arme magnifique. Calibre .357 magnum. En un clin d’œil, il dégaina et pulvérisa une grosse pierre à environ vingt mètres.  

   
Bravo, cria Hans !  
   
Le Gall répondit par un sourire.  
    Pendant que Hans et Mac tiraient avec conviction sur le bambou de la pipe à eau, il commença à préparer le thé.   

   
Stoned again[3] ? demanda Le Gall en souriant.  
   
Yeah, man.

    A chaque fois qu’il voyait des gens fumer du haschich, des images rwandaises l’assaillaient. Il revoyait les miliciens hutus, ivres d’alcool de manioc et de cannabis, les yeux injectés de sang, machette de combat à la main, se ruant sur les Tutsis désignés par leurs chefs. Ils commençaient par leur trancher les tendons des jambes supprimant tout espoir de fuite. Ensuite, ils les coupaient en morceaux. Vivants. Certains Tutsis payaient pour être tués d’une balle, ce que les miliciens acceptaient volontiers.  
    Il n’avait toujours pas compris pourquoi l’armée française était restée passive alors que les massacres avaient commencé. On lui avait parlé d’armes venant d’Angola et des intérêts financiers de certaines personnalités politiques.  
    Il se rendait compte qu’il vivait une contradiction. Les massacres africains le dégoûtaient et l’épouvantaient, mais il n’éprouvait aucun remords d’avoir tant tué au cours de sa « carrière » de révolutionnaire professionnel. Ceux qu’il avait exécutés avec son Python, les yeux dans les yeux, ou ceux qui étaient victimes par hasard d’une voiture piégée, étaient les morts nécessaires au triomphe de la révolution.  
    Il servait le thé à la manière arabe, levant la théière en remplissant un petit verre. Le Gall s’était parfaitement adapté à la vie des nomades. Quand il devait se rendre dans une ville pour exécuter un « contrat », il ne lui fallait qu’une journée d’adaptation, même s’il s’agissait d’une ville arabe.         Plusieurs fois il avait du se rendre à Alger, au Caire ou à Tunis pour liquider un « contre révolutionnaire ». Après une journée passée entièrement à l’hôtel, le temps de se réhabituer, il se fondait dans la foule comme personne. Il n’était pas particulièrement grand, ni petit. Il passait pour un simple péquin anonyme que personne ne voyait.  
    Pendant que Mac et Hans s’attaquaient à une deuxième séance de pipe à eau, Le Gall pensait au crachin breton, aux marées d’équinoxe à St-Malo, aux pâquerettes et aux jonquilles. En regardant son dromadaire, il pensa aux vaches dans les prairies, aux petits chemins bordés de ronces dans lesquelles, étant enfant, il s’était déchiré les mains pour récolter des mures noires.  
    Il se leva, monta sur son dromadaire capricieux et se dirigea vers l’oued souterrain qui le fournissait en broussailles séchées, idéales pour allumer le feu. Ce soir, mouton grillé. Pour changer.

Chapitre 1

Place Sainte-Anne Rennes Lundi 28 janvier 8 heures 12.

 Visiblement, celui qui l’avait tué n’avait pas cherché à le faire souffrir. La balle était entrée par le front et était sortie en faisant exploser l’arrière de la boîte crânienne. Mort instantanée. Gros calibre, genre .357 magnum ou .38 spécial + p. Peut-être un .45 ? Le labo le dirait si la balle était retrouvée.  
    Bellec toussa. Il venait juste d’obtenir son poste en Bretagne, et il avait tout de suite attrapé une angine, bronchite ou quelque chose d’autre. Il ne savait pas, il n’avait pas eu le temps de voir son médecin.
    Pendant presque dix ans il avait rempli des formulaires pour revenir au pays. Il y était enfin parvenu. La Bretagne était très demandée. À côté de la région parisienne, c’était quasiment des vacances. Presque pas de pègre. Les crimes, la plupart du temps, étaient dûs à l’alcool. L’assassin trouvé dans les deux heures qui suivaient la découverte du corps, quelques fois cuvant son vin à côté de sa victime.  
    Un mouvement séparatiste clandestin, l’Armée-Bretonne, dont quelques membres étaient retournés, par la PJ, les RG et probablement la DST, faisaient sauter les symboles de la France en Bretagne. Ils n’étaient pas méchants, mais, malgré eux, ils avaient eu un accident de bombe dans la préfecture de Région. Le système d’allumage s’était déclenché bien trop tôt, il n’y avais pas eu de mort, mais une vingtaine de blessés, dont cinq très grièvement. A la suite de cet « accident », l’Armée-Bretonne avait cessé toute activité.  

    Bellec était parti à vingt ans à Paris, comme tous ses copains, pour trouver du boulot. Engagé dans la police, il était resté simple commissaire. Grade relativement modeste pour son âge, mais Bellec était modeste. Il aimait bien le travail sur le terrain. Il attendait la retraite, tranquillement.  

    Ils ne se trouvaient pas loin de la place Sainte-Anne. Devant l’église. Le mort avait une grosse barbe et des cheveux longs. Il portait un t-shirt sale représentant un coq terrassé par une hermine. Autonomiste ? Indépendantiste ? C’était nouveau. Quand les nationalistes bretons faisaient la une de la presse locale, c’était, à leurs procès, dans la rubrique terrorisme.  
   
La presse n’est pas là, répondit Annie Moisan, jolie lieutenante de moins de 30 ans aux cheveux courts, fraîchement mutée de la mondaine au SRPJ. Petite et sportive, elle était très efficace.  
    C’est déjà ça de gagné, dit Bellec, avant d’éternuer. Qui a trouvé le corps ?  
   
Le gars en jogging rouge qui attend là-bas qu’on s’occupe de lui.  
   
Ok, prenez sa déposition, et laissez-le courir, il viendra la signer plus tard.  
Le légiste approcha.  

   
Commissaire, tout ce que je peux dire, c’est qu’il est mort il y a moins de 10 heures. Je dirais même entre deux ou trois heures du matin. Tué sur le coup par une arme de gros calibre. D’après le trou du front, je pencherais pour un .357 magnum, et vu les dégâts à la sortie, je pense à une pointe creuse.  
   
Les pointes creuses ne sont plus en vente depuis longtemps.  
   
Je peux vous en faire une boite, si vous voulez. Et je peux même ajouter du mercure, pour la beauté du geste.  
   
Non, merci, je n’aime pas beaucoup les armes à feu.
    Ah, autre chose, il a été tué ici, l’autopsie le confirmera. Tout le sang est dans son dos, sur les marches.  
Le légiste lui serra la main et repartit



[1] Salut les gars, vous avez toujours peur du soleil.

[2] Comme toi, mec.

[3] Encore défoncé ?


[1] Salut les gars, vous avez toujours peur du soleil.

[2] Comme toi, mec.

[3] Encore défoncé ?

[4] Service Régional de la Police Judiciaire.

[5] Fêtes de nuit.

[6] Debout.